Il fait chaud cette nuit-là sur cette terre-là. Quelqu’un a crié : « Regardez ! ». Là-bas dans le ciel, un point lumineux, rouge semble grandir et s’approcher dangereusement. Le cri résonne en multiples échos, les humains d’abord inquiets sont pris de peur, puis de panique. La boule de feu grossit, l’air est brûlant, des flammèches flamboient à la cime des arbres, les habitants affolés se réfugient dans les puits, les lacs, les rivières et les mers. La météorite frôle la région, suscitant un immense incendie, puis s’éloigne. Faute de combustible, le feu s’éteint ne laissant dans le pays que braises et fumeroles. Pendant sept jours et sept nuits le pays se consume.
Prudemment, les survivants mouillés sortent de l’eau et désespèrent : tout est à reconstruire. Ils pleurent sur leurs morts, sur les maisons à rebâtir, sur les champs calcinés, ils pleurent, assis sur des tas de cendres noires.
Seul un homme, celui qu’on appelle le veilleur parce qu’il garde de grands yeux émerveillés sur le monde, passe de l’un à l’autre tentant de consoler, de faire naître un bourgeon d’espoir.
« Tout sera neuf. Tout est à réinventer. La terre brûlée est fertile, même un arbre à moitié calciné peut reverdir, » dit-il.
Les humains sont trop blessés, ils ne peuvent entendre ce message. Le veilleur est insulté, chassé à coups de pierres.
Alors celui-ci se souvient : on dit que dans la montagne vit un homme très sage, il chemine vers sa retraite.
« Vieil homme, je voudrais rendre aux hommes le goût de la vie, je n’y arrive pas, que faire ? »
« Le veux-tu vraiment ? Le chemin pour y arriver est long et dangereux, tu devras affronter de nombreuses épreuves, franchir des passages étroits. Mais souviens-toi que tu n’es pas seul, tu trouveras de l’aide, » répond le sage.
« Je le veux vraiment, que dois-je faire ? »
« Il te faut aller chercher la pierre d’émeraude, elle est cachée tout au fond du lac au bout du monde, il te faudra y descendre, profondément. Elle est protégée par une énorme araignée. Pour tuer l’araignée, il te faut perforer son unique œil avec l’aiguillon de la reine des guêpes. »
« J’y vais, » dit le veilleur.
Et il s’en va.
Il marche obstinément. Il marche des jours, il marche des nuits, s’égratigne aux ronces, s’enfonce dans la boue, roussit au soleil, traverse des torrents de pluie et de vent, et un matin doré entend dans les airs un sifflement bref. Un épervier est sur le point d’attaquer un corbeau en plein vol.
Le veilleur lance son bâton vers le rapace qui s’envole plus haut en abandonnant sa victime. Le corbeau doucement se pose sur l’épaule du veilleur et lui murmure :
« Merci, tu m’as sauvé la vie, si tu as besoin de moi n’hésite pas, appelle-moi. »
L’homme continue sa route.
Un midi, le voilà devant un champ rond de fleurs rouges, vénéneuses. En son centre se dresse, imposant, un arbre mort, au sommet duquel trône le sombre nid de la reine des guêpes.
Sous l’ardent soleil, l’homme entre dans le champ : une odeur sucrée, lourde entêtante lui fait tourner la tête, ses pas chancellent, il est comme ivre.
L’essaim déjà s’ébranle et se dirige vers lui. L’homme rassemble ses forces pour avancer et s’adresse ardemment au corbeau : « Corbeau, aide-moi, aide-moi. L’aiguillon de la reine des guêpes, s’il te plaît. »
Aussitôt venant du bout de l’horizon, une colonne ondoyante de corbeaux apparaît, tourne en cercle autour de l’arbre, Au-dessus du champ rouge, la brume jaune de guêpes, rapidement rassemblée autour du nid, frémit, encerclée par le vol noir des corbeaux.
Le veilleur titube, alors un corbeau se détache du cercle, fonce sur le nid, s’empare de l’aiguillon puis simultanément vole vers la main de l’homme qui se tend.
« Merci, » dit le veilleur dans un souffle.
Le chemin se poursuit, des semaines.
Un jour d’entre les jours, le voilà devant le lac glacé, bleu comme le ciel, protégé par la toile circulaire d’une énorme araignée, celle-ci trône en son centre.
Le veilleur jauge ses chances, les juge nulles : atteindre un œil si lointain, invisible, avec un petit aiguillon.
Alors il calme son esprit, respire profondément, vise, ferme les yeux et lance !
Un hurlement déchire l’air, l’araignée se racornit, devient boule noire et disparaît au fond du lac.
L’eau scintille.
Il attache à ses pieds de grosses pierres et plonge. La descente est lente, très lente, le froid raidit ses membres, progresse, gagne lentement son cœur, il croit mourir.
Il entrevoit l’émeraude, rassemble ce qui lui reste de forces, s’approche lentement et tend le bras et… Du reste, il ne se souvient pas.
S’est-il hissé sur la rive ?
Il se réveille au bord de l’eau ensoleillée, dans une prairie verdoyante. Dans sa main la perle d’émeraude. Combien de temps a-t-il dormi ?
Nul ne le sait.
Il se lève, et marche.
Sous ses pieds naissent des sources, sous la caresse de ses mains éclosent des fleurs, l’air de ses poumons exhale l’espoir.
Il est devenu « un de ces géants bienveillants qui aident la Terre à vivre. »