Histoire de celui qui voulait apprendre le tremblement

Les contes traditionnels sont tellement riches de sens qu’il est utile de commencer par le cercle « Une image, un mot, une pensée qui m’est venue grâce à ce conte » Les participant es aux cercles introduits par le conte expérimenteront cette sagesse qui⋅ consiste à reconnaître que chacun y va de son interprétation et que toutes reflètent notre état d’être, état qui ne permet que l’étonnement, voire l’éblouissement. La règle « pas de jugement, pas d’interaction », prend ici tout son sens. Quitte à prolonger par une discussion à visée philosophique

Un homme, un dur fermier, avait deux fils. Tous deux, solides gaillards, bien bâtis, en bonne santé. De quoi se réjouir. L’un avait l’œil vif, l’esprit éveillé et curieux, mais était terriblement peureux, il n’osait pas sortir la nuit. L’autre, pas un mauvais bougre, n’avait peur de rien, mais ne faisait rien, ne comprenait rien, n’apprenait rien. Son père, sa mère, son frère, les voisins, et les amis lui disaient tous « toi, tu ne sais pas, tu ne comprends rien à rien ! » on l’appelait « Sépa ».

À la veillée, le premier riait, participait, racontait des histoires terrifiantes, et le second se demandait ce qu’il faisait là. « Ils disent tous : j’en ai la chair de poule, je frissonne, j’en tremble- moi, je ne ressens rien de tout cela, sans doute est-ce encore quelque chose auquel je ne comprends rien. »

Un jour, son père l’apostrophe : « Et toi là-bas, dans ton coin, tu ne sers à rien ici, il faudra bien que tu te décides à apprendre quelque chose qui te permettrait de gagner ton pain. Que veux-tu apprendre ?

  • Je ne sais pas. Que veux-tu faire ?
  • Je ne sais pas.
  • Mais réfléchis donc, bougre d’idiot, veux-tu devenir, moissonneur ? Laboureur ? Ferrailleur ? Danseur ? Chanteur ?
  • Je veux devenir trembleur ! »

L’aîné, entendant cela, pouffe : mon dieu, quel benêt.

Un voisin passant par-là a entendu la conversation : « Va au cimetière vers minuit, près de la fosse préparée pour le vieux Fernand, mort hier soir, là je parie que tu apprendras à trembler, je te le dis. »

À onze heures, Sépa était déjà là. Aux douze coups de minuit, voilà qu’apparaît, tout au bord de la fosse, une forme blanche, ondulante poussant des hululements de hibou.

  • C’est toi, Fernand ? Pourquoi tu mets un drap sur ta tête, tu vas étouffer.

La forme continue d’onduler et ne répond pas.

  • Dis donc Fernand, réponds-moi, ou je te pousse dans la fosse. De toute façon tu y seras demain.

Fernand se tait et Sépa, se lève pousse le fantôme qui tombe en poussant un juron.

Le lendemain la femme du voisin vient se plaindre. Ton fils a poussé mon mari et v’là qu’il a la cheville cassée.

  • Tu n’as pas honte, crie le père, tu as fait mal au voisin qui voulait te rendre service.
  • Ben, c’était pas l’voisin, c’était Fernand ! Et il jouait à faire le hibou ! Et je ne sais pas ce que c’est la honte.
  • Va-t’en hurle le père, moi, j’ai honte pour toi, vas sur les routes, débrouille-toi, je ne te reverrai que lorsque tu seras capable de gagner ta vie.

Voilà not’ gars sur la route. À un passant qui l’interroge sur sa destination : « J’m’en vais apprendre le tremblement. »

  • Je vais t’aider. Au coin de la place, il y a un gibet. Cinq ou six malheureux sont pendus à l’arbre. Voleurs et assassins, parmi lesquels un certain François Villon, dit-on. Il paraît que la nuit, ils parlent. Installe-toi sous eux et écoute, je suis certain que tu trembleras.

En effet, dans l’obscurité sans lune, le paysan entend des frôlements, des claquements, des gémissements et une voix infiniment triste dit : « Frères humains, qui après nous vivez, n’ayez les cœurs contre nous endurcis… »

  • Tu dis ? je ne suis pas ton frère et je ne comprends rien de ce que tu dis, répète donc. « Frères humains, qui après nous vivez, n’ayez les cœurs contre nous endurcis… »

Les cœurs endurcis ? C’est quoi ? Tu as froid ? Je vais vous faire un bon feu, ça vous aidera.

Le feu reste sans effet et la voix répète, entêtante ; « Frères humains, qui après nous vivez, n’ayez les cœurs contre nous endurcis… »

Au petit matin, Sépa s’en va. Qui donc pourra m’apprendre à trembler ?

Au loin, passant l’arrête : « Tu vois le château là-bas ? On dit qu’il est hanté, habité par de méchants esprits. Le roi promet une forte récompense à celui qui les chassera. Beaucoup y ont déjà laissé la vie. Tente ta chance. »

Voilà Sépas qui se présente au roi.

  • Tu n’as pas peur ? Je te promets que si tu délivres le lieu maléfique de ses fantômes, je te ferai riche. Il faut que tu y restes au moins trois nuits, sans frémir. On te donnera de quoi te nourrir pendant trois jours, mais je crains que tu ne reviennes pas vivant. À toi de décider.

Sépas va s’installer dans les salles du château. Longues tables, rideaux déchirés, lits à baldaquins, toiles d’araignées. Il fait un bon feu flambant dans la grande cheminée, s’apprête à dormir, quand, sortis de dieu sait où, cinq énormes chats noirs, hirsutes, feulant, la bave écumante, s’approchent de lui, le menaçant de leurs griffes acérées.

Sépas se lève, s’étire, baille, puis se penche vers eux : Qu’est-ce que ces vilains Minous, venez, venez que je vous brosse. Un peu de lait ? J’en ai pour mon petit déjeuner, je m’en passerai.

Et voilà les monstres ronronnant roulés en boule près du feu. Le matin, ils promettent de chercher d’autres lieux, et d’autres manières pour effrayer les gens. Sépas n’a pas tremblé, mais il a compris qu’on peut apprivoiser les monstres.

Deuxième nuit, voilà une nuée de chauves-souris qui l’attaquent avec des petits cris perçants. Elles s’accrochent à lui s’engouffrent entre sa peau et ses habits. Elles le piquent, le grattent, le chatouillent.

Au lever du soleil, il sort en pleine lumière et les bestioles fuient. Sépas n’a pas tremblé, mais il a compris que les chauves-souris n’aiment pas la lumière.

Troisième nuit : ce sont quatre fantômes qui s’avancent en se lamentant :

  • Tiens, dit le gaillard, vous ressemblez à Fernand, vous le connaissez ? On fait une partie de cartes ? À condition que vous ne reveniez plus ici.

Ensemble, ils ont joué toute la nuit et au matin, Sépas n’a pas tremblé mais il a compris que les fantômes ne sont pas nécessairement méchants.

Le voilà devant le roi.

  • J’ai réussi dit-il. Il faudra pourtant nettoyer dans les coins, histoire de déloger les chauves-souris.

Le roi lui ouvre les bras, rigole.

  • Dès aujourd’hui, tu es riche !

C’est à ce moment-là, qu’apparaît, souriante, l’œil malicieux, une jeune fille. Belle ! Un visage espiègle. Sa robe ? Couleur de ciel, changeante, à reflets d’or et d’argent, tour à tour bleue, rose, parfois mauve.

La respiration de Sépas s’accélère, quelque chose de doux s’affole dans sa poitrine. Serait-ce cela le tremblement ?

Il regarde le roi, s’éclaircit la voix (tremblerait-elle un peu ?). Aurait-il peur ?

  • Ce n’est pas la richesse que je désire. Je veux épouser votre fille.
  • Comme tu y vas, qu’en penses- tu, mon petit soleil ?
  • Qu’est-ce que j’en sais moi, dit-elle ? Il faudrait que je le connaisse.

Là Sépas se met à trembler, des larmes inondent son visage.

  • Oooh, (ses yeux à elle brillent, elle fait un pas vers lui) tu es sensible, j’aime ça, mais es-tu intelligent?

Là, Sépas hurle à faire frémir le château ! Non, je ne sais pas si je suis intelligent, je m’appelle Sépa et j’en ai marre !!!

Elle murmure, il est modeste, il doute !

Elle sourit, lui tend la main. On va apprendre à se connaître, dit-elle.

On dit qu’ils se sont mariés et qu’ils sont, quelque fois peureux, quelque fois en colère, quelque fois tristes, mais le plus souvent, vraiment le plus souvent, ils sont joyeux, heureux, parce qu’amoureux.


Propositions de cercles à arrimer au conte

  • Un jour, j’ai eu peur
  • Un jour, j’ai ressenti de la colère
  • J’étais jaloux se
  • J’ai pleuré… / J'étais ému.e
  • Entre hier soir et ce matin, j’ai souri
  • Je me suis « mis e à la place de quelqu’un d’autre et j’ai été ému e. OU j’ai ressenti⋅ ⋅ de la compassion, OU j’ai « chaussé le mocassins » de quelqu’un d’autre, je l’ai compris et j’ai été ému e.⋅ Peggy Snoeck-Noordhoff, 2020, in Site ProDAS