Comment c’est arrivé ?
Pourquoi c’est arrivé ?
Personne ne l’a su
Personne ne l’a compris.
Pourtant l’histoire, la voici.
Au-delà des jours et au-delà du temps vivait un pauvre bûcheron. Pauvre ? Pas si pauvre, il avait dans sa cave quelques jambons et saucisses, quelques bonnes bouteilles aussi. Il se sentait malheureux. Malheureux ? Pas si malheureux, il vivait au centre d’une forêt superbe. Il jouissait du chant des oiseaux en été et en hiver, il ne manquait jamais de bois dans sa cheminée.
Il trouvait sa femme quelconque. Quelconque ? Pas si quelconque, elle avait de magnifiques cheveux roux, un joli nez retroussé et de charmantes taches de rousseur, en plus elle était aimante, elle confectionnait courageusement de beaux fagots et mitonnait de belles soupes aux champignons.
En un mot, cet homme pas si pauvre, pas si malheureux, harassait son monde en se plaignant tout le temps.
« Je n’ai jamais eu de chance, » disait-il à chacun. « Ni les dieux, ni les hommes ne m’ont aidé à réaliser mes souhaits ! Et, j’en avais des souhaits ! J’aurais pu… j’aurais voulu… mais voilà, pas de chance… »
Il marche sous les arbres flamboyants, sans un regard pour la lumière dorée de l’automne, la mine défaite, le dos courbé, sous le poids de sa hache, se plaignant, se plaignant, se plaignant : « Je n’ai jamais eu de chance. »
Sa plainte dérange le dieu des dieux, Zeus, qui se repose quelque part au sommet de l’Olympe.
« Celui-là, il m’agasse. Je m’en vais le calmer. »
Aussitôt dit, aussitôt fait, un coup de foudre et le voilà, dans toute sa majesté devant le bonhomme tremblant de peur.
« Arrête de te plaindre, tu me casses les oreilles. Je te promets de réaliser les trois premiers souhaits que tu voudras former. Tu n’auras, après cela, plus sujet de te plaindre ni de m’accuser de tes maux. »
Zeus disparaît, dans un éclair, retournant à sa sieste.
Le bonhomme s’assied sur une souche d’arbre tentant de calmer les battements affolés de son cœur.
« Il faut que je réfléchisse. Pas de précipitation. Trois vœux, ce n’est pas beaucoup. La richesse ? La beauté ? Je m’en vais en parler à ma femme. »
Chez lui, il fait le récit de son aventure à son épouse ébahie, qui fait aussitôt mille vastes projets.
« Cela mérite réflexion, » dit-elle, « allumons un bon feu dans la cheminée, régalons-nous d’une bonne bouteille et demain – la nuit porte conseil – nous ferons nos vœux. »
Les voilà à l’aise, dans la douceur du soir, à regarder la flamme, rêvant à leur magnifique avenir.
« Que nous as-tu préparé, ma belle ? De la soupe aux champignons ? Encore ! Un grand morceau de boudin me ferait bien plaisir. »
A peine achève-t-il de prononcer ces mots que la femme aperçoit, partant d’un coin de la cheminée, un long boudin serpenter vers la table.
« Regarde ce que tu as fait, » hurle-t-elle. « Notre premier souhait bêtement gaspillé. Est-il possible d’être aussi ahuri. Alors que tu pourrais obtenir un empire, de l’or, des diamants, des rubis, tu demandes du boudin. Ai-je été sotte d’aimer un tel mari. »
La voilà vociférant, arpentant la pièce, tapant sur la table.
« Ça va, » dit le mari, « ça va, j’ai fait une erreur, mais il reste deux souhaits, quand même. Quelle peste, » pense-t-il, « quand va-t-elle se taire ? »
Mais elle, elle ne se tait pas, elle se souvient et lui rappelle toutes les maladresses, toutes les stupidités que lui, ce nigaud, de balourd, ce niais a faites depuis dix ans et plus. Elle crie à faire fuir tous les animaux de la forêt.
Le mari, n’y tient plus.
« Plût à dieu, maudite, que ce boudin te pende au bout du nez. »
Et le souhait aussitôt fut exaucé.
On essaya en vain de couper l’appendice.
« Aiiiiiiiiiiiieeee ! »
Le boudin était sensible.
Il n’y avait qu’à souhaiter que le nez redevienne ce qu’il était auparavant : un joli petit nez retroussé.
Épuisés les souhaits offerts par Zeus !
L’histoire ne nous dit pas si notre bonhomme arriva tout seul à améliorer son état, s’il changea de métier, s’il devint riche par ses propres moyens. En tout cas, on ne l’a plus entendu se plaindre.
Comment c’est arrivé ?
Pourquoi c’est arrivé ?
Personne ne l’a su
Personne ne l’a compris.
Pourtant l’histoire, la voici.