Le Grand Esprit décide un jour de créer les humains. Il commence par les Indiens Mandan. Il travaille avec beaucoup de soin et offre à l’humanité une multitude de forces:
- la curiosité pour découvrir ce qui est caché,
- l’intelligence pour comprendre ce qui est caché,
- le courage pour affronter ce qui est caché,
- la bonté pour aimer ce qui est caché.
Ensuite, il les place dans un lieu protégé, dans une vaste caverne, sous l’écorce terrestre. La vie coule douce, dans cet endroit à l’abri de tout, sans imprévu. Il y a là tout ce qu’il faut: nourriture en abondance, chaleur agréable et constante.
Très vite, le Grand Esprit s’inquiète, il pense:
- Je me suis trompé. Si rien n’est caché, si tout est facile, comment vont-ils employer leur curiosité, leur intelligence, leur courage et leur bonté ? Toutes ces qualités non employées vont finir par rapetisser puis disparaître !
Alors, il lui vient une idée… digne de lui!
Au centre de la grotte se met à pousser une plante, droite, majestueuse avec des branches et des épines. Elle grandit, grandit, grandit, et après quelques saisons, elle est tellement haute qu’elle touche le plafond et même, elle y fore un trou.
Un des braves est fasciné, il n’arrive pas à quitter le végétal des yeux. Je suis certain, pense-t-il, que cette plante essaye de nous montrer quelque chose ! Il la regarde, regarde et regarde tellement qu’on finit par l’appeler Regarde-La-Lune.
- Hé, Regarde la lune! Es-tu capable de faire autre chose que rester le nez en l’air ?
Pourtant sa mère, Feuille Sèche, n’est pas inquiète. Une coccinelle, cachée sans son foie, l’a averti que son fils serait un jour chef de tribu.
Un matin, il réunit ses amis:
- Je sais que cette merveille nous invite à monter vers le ciel. Observez ses branches, ses solides épines, elle est plantée devant nous comme une échelle et du trou qu’elle a fait dans la voûte sort une lumière magique. Je vais grimper. Que ceux qui partagent mon avis me suivent.
Dix jeunes gens et dix jeunes filles s’apprêtent à s’embarquer dans l’aventure!
- C’est bien, pense le Grand Esprit, curiosité n’est pas morte!
- Soyez prudents, conseillent les parents. La route sera longue et difficile. Et qui sait ce qui vous attend là-haut. Prenez vos arcs, lances et boucliers et revenez-nous vite.
- Je resterai au pied de la plante jusqu’à ton retour, dit Feuille Sèche. Si tu as besoin de quelque chose, n’hésite pas à m’appeler.
- Je viens avec vous, crie l’épouse du sorcier.
C’est O-Ke-Hee-De. On dit qu’un génie malfaisant se niche dans son corps. C’est pour cela qu’on la nomme Mauvais Esprit.
Regarde la lune se met à rire!
- Tu sais bien que c’est impossible, vieille femme. La plante ne supporterait pas ton poids. Il faut être agile, tu peux à peine sauter au-dessus d’un ver de terre!
Mauvais Esprit hausse les épaules et tourne les talons en maugréant.
Les jeunes partent, la montée est pénible, plus ils s’élèvent plus le but semble lointain mais ils persévèrent.
- Hé, hé, pense le Grand Esprit, courage n’est pas mort!
Parfois, Regarde-La-Lune regarde vers le bas. Alors il voit le feu allumé par Feuille Sèche et cela le rassure.
De temps en temps, arrive une voix lointaine.
- Ça va, mon fils?
- On est fatigué mais on y arrivera!
Un soir, la lueur venant du bas a disparu.
- Ma mère est trop loin maintenant. Nous ne pouvons plus compter que sur nos propres forces.
Le lendemain matin, les jeunes gens arrivent enfin à l’air libre.
Devant eux, un paysage grandiose! De hautes montagnes de roches roses se dressent vers le ciel bleu. Dans les vallées de terre blonde serpentent des fleuves d’argent.
En bas, profitant d’une minute d’inattention de feuille Sèche, Mauvais Esprit se hisse sur la plante.
Elle grimpe et le bois geint. Elle monte en haletant et la plante se plie avec des bruits inquiétants. La voilà assise sur une branche et CRAC!
La tribu entière court pour constater que Mauvais Esprit s’en est tirée avec une bosse mais la plante est brisée à la base… Irrémédiablement.
Sur terre, les jeunes se sont assis en silence, longuement. Jamais leurs yeux n’ont contemplé pareille splendeur. Tout ici n’est que beauté. Ils se sentent tout petits sous le ciel immense.
- C’est superbe mais j’ai faim, dit l’un.
- Il doit bien y avoir quelque gibier ici, dit un autre.
- Impossible, il n’a pas de trace d’herbe, il n’y a aucune végétation et sans végétation, pas de vie.
Ouf, pense le Grand Esprit, intelligence n’est pas morte!
Regarde-La-Lune se penche vers le trou et sursaute.
- Oh là, ma mère, où est la plante?
- Quel malheur, elle s’est cassée! Il ne vous reste plus qu’à vivre là-haut.
- Impossible, il n’y a rien à manger.
- Ne vous inquiétez pas, je vois des racines qui pendent jusqu’ici, l’herbe poussera bien un jour!
- Un jour! Mais nous serons morts de faim avant. Faites quelque chose!
Le Brave se tourne vers ses amis.
- Aidez-moi. Seule, Feuille Sèche ne pourra rien, appelez vos mères.
Alors tous crient.
- Aidez nous, nos mères!
Les cris sont entendus.
- C’est bien, pense le Grand Esprit, bonté est bien vivante.
Ensemble, elles réfléchissent, elles demandent conseil à leurs maris, elles demandent conseil aux animaux, aux plantes et trouvent la solution.
Elles prennent chacune l’extrémité d’une racine dans la bouche et soufflent dedans.
La sève s’est mise à monter.
Elles soufflent et de petites pousses sortent de terre.
Emerveillées, les jeunes Mandans crient:
- Soufflez encore, nos mères!
Elles soufflent et des arbres grandissent se couvrent de fruits.
Elles soufflent et voilà des figues et des pommes et des oranges.
Les mères Mandan soufflent si fort que la terre entière se couvre d’abondante végétation.
Des oiseaux arrivent, ils mangent des baies, ils bâtissent leurs nids dans les arbres.
Ensuite des chevaux et des bisons viennent brouter l’herbe.
Les jeunes Mandans construisent leur village sous la direction de Regarde-la-Lune qui s’appelle aujourd’hui Grand Arbre.
Il arrive parfois que des enfants, à la fin de l’hiver, se penchent vers la terre et murmurent:
- Aidez nous, nos mères, offrez votre souffle à la terre.
Quelques jours plus tard, la végétation reverdit.
Aujourd’hui les Mandans, en parlant de la terre, disent « notre mère » et toujours ils cultivent la curiosité pour découvrir ce qui est caché, l’intelligence pour comprendre ce qui est caché, le courage pour affronter ce qui est caché, la bonté pour aimer ce qui est caché.