Le poisson magique ?

Les galets écoutent la mer Qui leur raconte des légendes Le temps passe sur eux… Ecoutez ce qu’ils m’ont raconté

Un pêcheur et sa femme

Ils étaient pauvres, tellement pauvres qu’ils vivaient dans une misérable cabane pas loin de la mer. Une seule pièce! Un toit qui perce! Et seulement deux petites fenêtres qui laissent passer les vents. Pas de quoi améliorer le caractère d’Elsabella déjà grincheuse de nature.

Le pêcheur, lui, n’est pas souvent à la maison. Du matin au soir, il est dans sa barque à lancer, lancer encore et toujours sa ligne pour n’attraper que peu de poissons. Pourtant, il aime son métier, il aime regarder l’eau claire et les éclats de soleil qui y dansent, il aime écouter le clapotis des vagues, il aime humer les embruns. C’est un beau métier… S’il pouvait nourrir son homme!

Un soir, alors que le soleil disparaît à l’horizon laissant le ciel doré, le pêcheur s’apprête à rentrer chez lui, bredouille, comme souvent.

« Elsabella va être fâchée, » pense-t-il, le ventre vide, on dort mal.

Il lance son filet une dernière fois. Tout à coup le filet s’enfonce et le pêcheur tire, tire, tire. Que c’est lourd!

« On aura au moins à manger pour un mois! »

Il tire de toutes ses forces! Que c’est lourd! On ira au marché vendre le surplus et on aura de l’argent pour trois mois!

Apparaît à la surface de l’eau une tête de poisson, des nageoires vertes puis un grand corps vert et bleu, vert émeraude, bleu turquoise. Le pêcheur hisse le poisson magnifique sur la barque qui vacille sous le poids. Les écailles bleues et vertes frémissent. Le pêcheur se sent regardé! Jamais un poisson ne l’a regardé de cette manière.

Alors le turbot parle d’une voix triste:

« Remets-moi à l’eau, s’il te plaît! Remets-moi à l’eau, j’ai au fond de la mer une femme et trois petits… Sans moi que vont-ils devenir? »

Il a bon cœur, le pêcheur, mais, tout de même, laisser partir une telle aubaine! Ses yeux croisent les yeux de l’animal, tendres, implorants.

Alors, sans trop réfléchir, il le remet à l’eau… Le poisson disparaît, une nageoire bleue et verte brille et s’en va droit vers l’horizon.

« Je ne dirai rien à Elsabella, » pense le pêcheur.

« Tu n’a encore rien pris aujourd’hui, » rugit l’épouse!

« Rien, » dit l’homme. Son regard se trouble (il ne sait pas mentir). En fait, j’avais bien pris un turbot, mais il était si beau et il m’a dit que sa femme et ses enfants l’attendaient, alors je l’ai relâché.

« Il t’a parlé? »

« Oui. »

« Alors, c’était un turbot magique! »

« Peut-être! »

« Et tu ne lui as rien demandé? »

« Heu… Pourquoi? »

« Bougre d’idiot! Retourne, rappelle-le et demande quelque chose en échange. Une belle maison, avec salon, cuisine, chambre, salle de bain et, pourquoi pas, un jardinet fleuri. Tu lui as sauvé la vie, il ne pourra pas te le refuser. »

« Je n’aime pas ça, d’ailleurs il se fait tard! »

« Tu iras demain matin! »

Le lendemain, le temps est clair, la mer calme, le soleil illumine le ciel d’un bleu éclatant, de petits oiseaux blancs s’écartent tranquillement sur son passage et le pêcheur se rend à l’endroit où il avait pêché la veille. Il hésite puis chante:

« Turbot bleu et turbot vert, Venez, venez du fond de la mer, Y a ma femme Elsabella, Qui veut tout autrement que moi. »

Au bout de l’horizon étincelle une nageoire bleue et verte, qui rapidement se déplace vers la barque. La tête du poisson sort de l’eau:

« Rentre chez toi, c’est comme si c’était fait! »

L’homme rentre chez lui. Sa femme est assise, souriante sur un banc devant une coquette maison.

« Regarde! »

Elle lui présente une grande pièce avec feu ouvert, une cuisine où étincellent cuivres et étains, une chambre à coucher fleurie, une salle de bains luisante et dehors, un jardinet où poussent en harmonie fruits et légumes.

« Merveille, le paradis! » dit-il.

Ils vivent là, tranquilles et heureux. Le marin, chaque jour, remercie le ciel. La femme s’assombrit et… au bout de quinze jours:

« Tu ne trouves pas que c’est un peu petit ici! »

« Pas du tout, on ne peut rêver mieux! »

« Je veux un château de pierre avec deux tours, une écurie, des cuisiniers, des femmes de chambre, des jardiniers et des palefreniers. Va le demander! »

« Non. »

« Vas-y. »

« Non. »

« Tout de suite. »

« Non. »

« Immédiatement! »

L’homme s’en est allé vers la mer, le cœur gros, gros comme les vagues qui roulent lourdement vers la plage. Les oiseaux fuient sous son passage avec des cris aigus. Le ciel est couvert, l’eau a des reflets d’ardoise. De sa barque, il chante:

« Turbot bleu et turbot vert, Venez, venez du fond de la mer, Y a ma femme Elsabella, Qui veut tout autrement que moi. »

Au bout de l’horizon étincelle une nageoire bleue et verte, qui rapidement se déplace vers la barque. La tête du poisson sort de l’eau:

« Rentre chez toi, c’est comme si c’était fait! »

Le marin rentre chez lui. Elsabella, tout habillée de brocard, l’attend devant un vaste domaine. Elle lui présente le château avec ses couloirs en marbre, ses salons aux lustres de cristal, ses chambres ornées de tapisseries, et partout des domestiques pour leur ouvrir des portes monumentales.

Un repas les attend: pâtés, poissons, gibiers, fromages, gâteaux préparés par de fins cuisiniers, servis par des valets attentionnés.

Ils vivent ainsi dans l’opulence. L’homme est mal à l’aise. Il n’ose même plus remercier le ciel.

La femme s’assombrit et… au bout de quinze jours.

« Je veux être reine, qu’on m’appelle « majesté » »

« Tu es folle, je n’irai plus voir le turbot. »

« Vas-y! »

« Non! »

« Tout de suite! »

« Non! »

« Immédiatement! »

Le marin lutte contre le vent sauvage. Il pleut, il vente, les hautes vagues rugissent en s’éclatant contre les rochers noirs. Les oiseaux affolés ont déserté la plage. L’homme ose à peine embarquer, rame péniblement.

Il a honte mais il chante:

« Turbot bleu et turbot vert, Venez, venez du fond de la mer, Y a ma femme Elsabella, Qui veut tout autrement que moi. »

Au bout de l’horizon étincelle une nageoire bleue et verte, qui rapidement se déplace vers la barque. La tête du poisson sort de l’eau:

« Rentre chez toi, c’est comme si c’était fait! »

Il rentre chez lui. De loin il voit douze donjons, des tambours et trompettes annoncent son arrivée, les portes s’ouvrent sur une vaste salle où sa femme entourée de sa cour, siège sur un trône d’or.

Il est mal à l’aise.

Ainsi pendant quinze jours.

Elsabella s’assombrit puis:

« Je veux être impératrice de l’univers! Je me veux déesse. Va vite appeler le turbot! »

« Non! »

« Gardes, amenez-le dans sa barque! »

Ainsi fut fait.

Le tonnerre éclate, le ciel et la mer se rebellent et grondent, les vagues furieuses s’engloutissent dans la barque. Le marin est terrifié mais il chante:

« Turbot bleu et turbot vert, Venez, venez du fond de la mer, Y a ma femme Elsabella, Qui veut tout autrement que moi. »

Au bout de l’horizon étincelle une nageoire bleue et verte, qui rapidement se déplace vers la barque. La tête du poisson sort de l’eau.

Il rentre chez lui. Devant une toute petite maison, Elsabella, en haillons, pleure.

« Les galets m’ont raconté cette histoire…

Les galets écoutent la mer

Qui leur raconte des légendes

Le temps passe sur eux…

Les galets demeurent sans bruit

Veillant avec les étoiles

Sur le sommeil du monde »


Propositions de cercles à arrimer au conte

  • Je voulais encore plus
  • J’avais envie d’avoir plus mais j’ai réussi à me limiter